Munitions intellectuelles

Par Sébastien Lapaque dans Temoignage Chrétien Lorsqu’on pense à la réflexion poursuivie par des hommes et femmes comme Alain Caillé, Emmanuel Todd, Louis Chauvel, Thomas Piketty… à la solidité de leurs arguments, on désespère de la faiblesse des arguments de campagne qui mijotent dans les marmites électorales.On demande des arguments !

Au printemps 2008, j’ai publié Il faut qu’il parte (Stock) en essayant d’oublier l’écume des choses et de prendre de la hauteur en pointant les caractéristiques profondes de la révolution néolibérale en cours : haine des pauvres accusés d’être responsables de leur sort, anti-intellectualisme militant, culte fanatique de la dérégulation, barbarie de l’argent, soumission au présent, délire du désir marchand, abaissement de l’ambition de la France à la hauteur de ses parts de marché…

Je voulais que ce livre offre des arguments aux amateurs de pensée critique qui se demandent comment nous avons pu en arriver là et quelles chances nous avons de nous en sortir. Ces arguments n’étaient d’ailleurs pas les miens. Je suis allé chercher la plupart d’entre eux dans la philosophie politique classique et chez quelques maîtres accusateurs de notre monde devenu fou : Alain Caillé et les penseurs regroupés au sein du Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales (MAUSS), Gilles Châtelet, l’auteur regretté de Vivre et penser comme des porcs (Folio), Jean-Claude Michéa, sautillant pourvoyeur en intuitions définitives, Emmanuel Todd, détracteur provocateur et éclairant de l’illusion économique, Luc Boltanski et Eve Chiapello auteurs du Nouvel Esprit du capitalisme (Tel/Gallimard), Louis Chauvel, qui a établi chiffres en mains les raisons du déclassement des générations nées après 1960 et de la dérive des classes moyennes, Thomas Piketty, qui a étudié les inégalités de salaire en France au XXe siècle ou encore le sociologue Richard Sennett, qui a montré pourquoi le travail n’est plus ce qu’il était dans les sociétés libérales avancées. Lorsqu’on pense à la réflexion poursuivie par ces hommes et ces femmes depuis plusieurs décennies, à la solidité de leurs arguments, à l’obstination de leurs recherches, à la puissance de leur conviction, au style souverain de leur combat, on désespère de la faiblesse des arguments de campagne qui mijotent dans les marmites électorales.Le confort de l’angélisme et la tentation du désespoir

 

 Entrez dans une librairie, rendez-vous au rayon sciences humaines et regardez les nouveautés présentées sur les tables. De la pensée, ce n’est pas ce qui manque. Depuis le milieu des années 1980 et les premières thérapies de choc administrées au corps de la France – par les socialistes d’abord, il faut s’en souvenir, puis par une droite revenue au pouvoir en louchant du côté des États-Unis –, les travaux se sont multipliés pour éclairer les causes de la décomposition sociale, le désastre de la marchandisation de l’école, les ravages causés dans l’entreprise par l’idéologie managériale, le chômage de masse, la montée des inégalités et l’adéquation ambiguë entre libéralisme et narcissisme.

Pourquoi les esprits actifs et pessimistes, repoussant à la fois le confort de l’angélisme et la tentation du désespoir, tardent-ils autant à utiliser ces travaux et la cartographie minutieuse d’un monde soumis à des bouleversements incessants qu’ils mettent à leur disposition ? En 1995, la fracture sociale était une clé de lecture essentielle pour comprendre la France et en savoir en parler. On a beaucoup raconté qu’Emmanuel Todd l’avait fournie aux équipes de campagne de Jacques Chirac. Ce qui est injuste pour l’anthropologue. Ce sont les plumes de Jacques Chirac qui se sont emparés de ce concept. La tradition et le préjugé d’Emmanuel Todd lui faisait plutôt espérer qu’il serait repris à gauche… Même chose sept ans plus tard, lorsqu’il a pressenti une forte poussée du vote Front national dans les classes populaires. Emmanuel Todd m’a raconté qu’il s’était exténué à tenter de le faire comprendre à Lionel Jospin. Hélas, le trotskisme est un autisme, surtout lorsqu’il est honteux. Et le Front national au soir du 21 avril 2002 était, dit-on, le premier parti ouvrier de France.

La gauche à l’épreuve

La gauche ne peut s’en prendre qu’à elle-même si elle abandonne ces concepts, ces intuitions et ces idées fortes à une droite qui a le don de s’en servir le temps d’une campagne. Sur la question de la dette, des retraites ou du fonctionnement des marchés financiers, les pensées non-conformistes ne manquent pas à qui cherche des munitions théoriques pour trouver une porte de sortie au turbocapitalisme. Dans La gauche à l’épreuve 1968-2011 (Perrin, coll. Tempus ), Jean-Pierre Le Goff, sociologue remarqué pour ses travaux sur les illusions du management, la modernisation aveugle de l’école et l’héritage impossible de mai 1968, craint malheureusement que la gauche soit prisonnière de ses contradictions. Et aussi, et surtout de cette bonne conscience qui lui laisse penser qu’elle va battre la droite en brandissant simplement l’étendard du Bien.

Voir le site http://www.temoignagechretien.fr

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