» La dette publique est un mécanisme d’exploitation financière des biens publics « 

Emmanuel Todd dans la revue Forum

La dette publique, censée plomber les comptes de l’État, fait pleinement partie d’un mécanisme d’exploitation financière des biens publics par les classes supérieures

 

Extraits copié/collé      http://revueforum.fr 

Pour l’essayiste le plus corrosif de sa génération, la réduction des moyens alloués aux services publics est un élément fondamental de la baisse du niveau de vie des citoyens. Anticipant une disparition prochaine de l’euro, sous sa forme actuelle, il prône la mise en place d’un protectionnisme au niveau européen.  Que vous inspire, aujourd’hui, l’état des services publics en France?
Je pense que le débat sur les services publics va changer parce qu’il entre dans une phase nouvelle. Les gens vont comprendre que la grande campagne de réduction des déficits publics ne va pas se faire par l’aug- mentation des impôts, mais par la diminution des dépenses. Et la dimi- nution des dépenses, c’est la contraction des services publics. Les gens vont comprendre que la réduction du nombre des fonctionnaires consti- tue, en fait, une partie importante de la baisse de leur niveau de vie. Quand ils vont prendre conscience que la contraction des biens et des services mis à leur disposition par les hôpitaux, que la contraction du nombre de professeurs, d’enseignants et de bien d’autres choses encore, se traduit par la contraction de leur niveau de vie, le débat va un peu changer de nature.
  Jusqu’à présent, on avait des libres-échangistes, des ultralibéraux ou des socio-libéraux qui nous soutenaient que le capitalisme actuel fait, certes, monter les inégalités mais qu’il demeure somme toute bénéfique pour tous, notamment avec un zeste de redistribution pour que tout le monde soit vraiment encore plus gagnant. Là, nous sommes en train d’entrer dans une phase tout à fait nouvelle, celle où cette pseudo-théorie économique s’avère totalement démentie par les faits, où la pression par les salaires extérieurs, par les délocalisations, devient telle que le niveau de vie de la grande partie de la population commence à baisser.Simplement, cette baisse s’opère par plaques et les différents indicateurs qui permettent de la mesurer sont encore trop éparpillés, voire inadéquats: les critères du fameux panier de la ménagère sont compliqués et confus; on se focalise souvent sur le salaire moyen, alors qu’il faudrait davantage pren- dre en compte le salaire médian parce qu’il constitue une photographie plus fidèle de la réalité sociale.
En fait, la baisse du niveau de vie n’est pas seulement une question de stagnation du pouvoir d’achat, mais se mesure aussi à l’aune de l’environnement dans lequel on vit Ce n’est pas parce que des biens ne sont pas fournis sur le marché que ce ne sont pas des biens réels.Regardez ce qu’est la vie quotidienne d’un Français ordinaire. Un Français ordinaire a ou aura des enfants, il va les faire garder en crèche, les mettre à la maternelle puis à l’école primaire, etc. Tout cela constitue des dépenses prises en charge par la collectivité, auxquelles il n’aura pas à faire face. En fait, en termes de dépenses effectives ou de dé- penses que l’on n’a pas à faire, le système français d’enseignement constitue une partie très importante de notre revenu effectif. L’une des façons dont les démographes expliquent le taux élevé de fécondité qui nous distingue de tous les pays d’Europe (deux enfants par Française) tient essentiellement à l’accueil en maternelle. Or, ce nombre d’enfants par femme est ce qui nous permet d’affirmer que la France va exister dans la génération suivante. Et il en va de même pour la santé, pour l’hôpital.
En fait, ce n’est pas parce que des biens ne sont pas fournis sur le marché que ce ne sont pas des biens réels. Les gens ordinaires, ceux qui ont un travail, un revenu qui stagne ou qui baisse légèrement vont se rendre compte que la contraction de la dépense de l’État et du service public se traduit par une baisse de leur niveau de vie. En fait, cela prendra souvent l’aspect d’une baisse de la qualité de la vie: des écoles surchargées par les fermetures de classes et les suppressions de postes d’enseignants, des hôpitaux au bord de l’asphyxie qui ne parvien- nent plus à fonctionner convenablement… tout cela fait partie de la baisse du niveau de vie.
Mais nous n’en sommes qu’au tout début. Pour le moment, on ne peut rien dire de tragique sur la situation sanitaire ou démographique de la France; en revanche, il faut regarder avec intérêt ce qui se passe aux États- Unis, censés être l’eldorado des libéraux. Les États-Unis ont commencé à enregistrer, à diverses périodes, des hausses de la mortalité infantile et des baisses d’espérance de vie; en fait, les États-Unis sont déjà confrontés à des problèmes de santé liés au libéralisme. En France, on n’y est pas encore, on est au point d’inflexion et les dégâts de tout cela n’apparaîtront complètement que dans dix à trente ans. Mais on peut encore arrêter la dérive

.La remise en cause des services publics a souvent pris la forme d’attaques contre les agents publics, censés être pléthoriques et peu productifs…

   D’abord, ça n’a jamais été vrai. Je suis fonctionnaire, donc je le sais très bien. L’une des choses que l’on constate lorsque l’on est dans la fonction publique, c’est que beaucoup de gens y travaillent énormément, ne comptent pas leurs heures, s’investissent dans leur mission parce qu’ils sont dans une autre logique que celle du marché. Il est totalement faux de croire que les agents publics ne travaillent que pour leur salaire.Cette diminution des moyens alloués aux services publics intervient dans un contexte où la crise économique rend pourtant leur existence encore plus nécessaire. Comment expliquez-vous cet aveuglement de la part de l’État, censé représenter l’intérêt général ?  État est tout à la fois l’expression de l’intérêt général, mais aussi l’agent de domination d’une classe sur une autre ou plutôt un point d’équilibre du rapport de force entre classes.
Quand on analyse l’État, il y a toujours une difficulté qui tient à son caractère multiple, à cette sorte de bi-fonctionnalité, d’ambivalence fondamentale de l’État. Dans la réalité, l’État est tout à la fois l’expression de l’intérêt général, mais aussi l’agent de domination d’une classe sur une autre ou plutôt un point d’équilibre du rapport de force entre classes.
C’est la raison pour laquelle, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la France était dotée d’un État qui collaitau plus près à sa fonction d’intérêt général, quelle que soit la couleur politique du gouvernement en place. Or, aujourd’hui, l’État redevient beaucoup plus fortement qu’avant un État de classe. Cela s’est parti- culièrement vu depuis l’irruption de la crise économique de 2008. On a vu alors des gouvernements s’agiter pour éviter l’effondrement des systèmes bancaires, pour relancer un peu la demande effective dans un contexte d’ef- fondrement de la demande mondiale, et donc beaucoup en ont conclu au grand retour de l’État et de l’économiste anglais Keynes. Terrible contresens! Pour Keynes, l’intervention de l’État visait à assurer l’équilibre général dans l’économie en regonflant la demande effective des pauvres ou des gens défavorisés. L’État agissait alors dans le sens de l’intérêt général et il pen- sait, en gros, que l’intérêt général passait par l’intérêt des masses ouvrières
Ce n’est plus le cas aujourd’hui ? la fraction du budget de l’État consacrée au service de la dette n’est rien d’autre que la fraction du budget de l’État consacrée au service des riches  À quoi assiste-t-on aujourd’hui? À un État qui a agi pour éviter l’effondrement du système, mais qui s’est mis au service des banques et des riches, sans contrepartie, en leur garantissant que leurs intérêts seraient pris en compte. La cause est entendue: plus personne ne croit sérieusement à l’efficacité du libéralisme économique; l’État doit intervenir. Mais cette intervention se fait prioritairement au service des riches! C’est ainsi démontré par James Galbraith, un économiste américain qui a écrit L’État prédateur un livre magistral que je recommande à tout le monde, dans lequel il explique comment les États-Unis d’aujourd’hui sont tombés sous la coupe d’une «classe prédatrice», financièrement aisée et qui contrôle le gouvernement.
Il faut absolument percer, dévoiler la nature de classe de l’État qui est en train d’apparaître et le type de gestion qui va avec. Par exemple, le véritable enjeu du débat sur la dette est en fait assez clair: la fraction du budget de l’État consacrée au service de la dette n’est rien d’autre que la fraction du budget de l’État consacrée au service des riches. Il s’agit de redonner encore plus d’argent à ceux qui en ont déjà trop, qui possèdent des titres, des emprunts d’État et auxquels il faut servir un intérêt. La dette publique, censée plomber les comptes de l’État, fait pleinement partie d’un mécanisme d’exploitation financière des biens publics par les classes supérieures, au même titre que les privatisations ou la vente des bâtiments de l’État.
La création de la Banque centrale européenne obéit-elle à la même logique?   C’est une erreur de croire que la Banque centrale européenne (BCE) n’est pas l’État car les fonctions monétaires d’une banque centrale sont des fonctions d’État 

C’est une erreur de croire que la Banque centrale européenne (BCE) n’est pas l’État car les fonctions monétaires d’une banque centrale sont des fonctions d’État, tout comme ses décisions, son fonctionnement et même sa création. Dans le cas de la BCE, il s’est agi de mettre en place une structure dite indépendante –comprenez indépendante de la souveraineté populaire, sous domination allemande, dont la mission est de protéger l’argent des riches, notamment en combattant l’inflation.
Je le dis clairement: je ne suis pas marxiste. J’ai toujours affirmé que le développement économique dépendait surtout de l’élévation autonome du niveau éducatif consécutive aux révolutions religieuses du XVIe siècle. J’ai toujours été une sorte d’hégélien empirique, mettant l’esprit humain au-dessus de l’économie, en me disant que celle-ci n’était que la projection, dans le domaine de la production, des progrès de l’intelligence humaine. Dans mes modèles, j’essaye d’expliquer que les idéologies politiques sont aussi le produit de déterminants familiaux sous-jacents, ce qui n’est guère marxiste. Et pourtant, je ne peux que constater que l’observation attentive du système économico-politique français et de ses déterminants culturels etanthropologiques redonne toute son utilité à l’analyse marxiste en termes de rapports de force, de classes et d’exploitation.

Pousuivre

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